Cette étude a été conduite dans un contexte de montée en puissance des exigences réglementaires européennes relatives au sujet du recyclage, de la circularité et de la nécessité croissante pour les industriels d’intégrer la fin de vie des produits dès la phase de conception ; et ce dans une approche d’économie circulaire et de sécurisation des matières premières. Un premier travail d’enquête terrain a permis de recueillir la perception et les retours des divers acteurs de la chaîne de valeur (de la conception au recyclage), afin de mieux comprendre les pratiques et les potentiels points de blocage concernant la prise en compte du recyclage des produits dès leur conception. Un recensement approfondi des préconisations de conception en vue du recyclage a ensuite été réalisé. Au-delà d’une liste de préconisations, l’étude a permis l’analyse de différents outils de cadrage (réglementations, normes, labels et certifications) afin d’évaluer leur capacité à influencer les pratiques de conception.
En conclusion l’étude propose les premiers éléments d’une méthode de conception en vue du recyclage qui peut servir de socle de base à des équipes de développement produits. Elle investigue également des perspectives pour que ce sujet soit mieux considéré par les industriels fabricants et donneurs d’ordre.
Date de publication : novembre 2025
Réalisation : MAOBI
Référence : RECORD, Ecoconception en vue du recyclage. Analyse de la prise en compte du recyclage dans les process de conception et perspectives, 2025, 140p, n°24-0926/1A
Rapport réservé aux adhérents
Avertissement : Le contenu de ces travaux reflète l'état des connaissances et le cadre réglementaire en vigueur à la date de l'édition des documents.
Contexte et objectifs de l’étude
L’étude sur la conception en vue du recyclage a été conduite dans un contexte marqué par l’accroissement des contraintes réglementaires et sociétales autour de l’économie circulaire. Depuis plusieurs années, l’Union européenne et les États membres renforcent leurs ambitions en matière de « material efficiency », avec des objectifs élevés de réemploi, de recyclage et de valorisation des matières premières secondaires au travers de certains actes délégués de la directive Ecodesign ou du nouveau règlement ESPR (Ecodesign for Sustainable Products Regulation). Ces orientations sont directement liées aux enjeux d’approvisionnement, de dépendance aux ressources stratégiques et de réduction des impacts environnementaux des produits.
Dans ce cadre, les industriels sont appelés à transformer leurs pratiques pour intégrer la fin de vie dès la conception des produits. Cependant, cette intégration reste complexe, car elle suppose de réconcilier des logiques parfois contradictoires : performance technique et esthétique, contraintes économiques, attentes consommateurs, décalage temporel entre fabrication et recyclage effectif et contraintes de recyclage.
L’objectif général de l’étude est de déterminer comment la conception en vue du recyclage peut être mieux prise en compte dans les processus de développement produit, et d’étudier la possibilité d’utiliser une méthode générique pour accompagner les concepteurs. Cette ambition s’appuie sur plusieurs sous-objectifs : dresser un état des lieux des pratiques actuelles, analyser la portée des réglementations et normes existantes, recenser et classer les préconisations disponibles, et enfin identifier des perspectives concrètes pour l’appropriation du sujet par les acteurs de la chaîne de valeurs. A noter que cette étude se focalise sur l’analyse de l’existant (état de l’art) sur un périmètre français et européen. Elle ne cherche donc pas à développer des pistes techniques ou résoudre des blocages technico-économiques.
Le périmètre de l’étude couvre un périmètre précis de produits, sélectionnés en fonction du secteur d’activité des adhérents RECORD, de la présence de filières REP et de la maturité des filières de recyclage. Les typologies retenues sont les articles de bricolage et de jardin, gros matériels roulants, articles de sport et loisirs, équipements électriques et électroniques, produits de construction (second œuvre), huiles, batteries, pneumatiques, jouets, éléments d’ameublement, textiles et chaussures, emballages et véhicules.
La démarche méthodologique retenue s’articule en quatre étapes principales.
D’abord, une enquête terrain a permis de recueillir les retours des acteurs de la chaîne de valeur, incluant fabricants, éco-organismes et recycleurs ainsi que les acteurs institutionnels.
Ensuite, une analyse approfondie des outils de cadrage a été menée, couvrant les réglementations, normes et certifications susceptibles d’influer sur la conception. Ce travail a été complété par une analyse de la capacité de l’outil d’Analyse du Cycle de Vie (ACV) à accompagner les concepteurs dans leurs choix.
Une troisième étape a consisté à rassembler et structurer les préconisations disponibles en matière de conception en vue du recyclage, en croisant plus de 115 sources et en recensant près de 950 recommandations.
Enfin, une réflexion prospective a été menée pour poser les bases d’une méthode transversale qui dépasse la logique sectorielle et identifier des leviers d’action pour améliorer la prise en compte du sujet du recyclage dès les phases de conception.
Ainsi, l’étude ambitionne d’apporter une vision consolidée sur l’état d’avancement de la conception en vue du recyclage, et de dégager les conditions permettant de faire évoluer les pratiques.
L’écoconception en vue du recyclage, un sujet encore peu mis en pratique
Les résultats de l’enquête révèlent que la recyclabilité est prise en compte de manière croissante dans les démarches d’écoconception, mais reste encore marginale dans la pratique. Les trois quarts des fabricants interrogés déclarent intégrer ce critère, mais souvent de façon incomplète et ponctuelle, sans stratégie structurée à l’échelle de l’entreprise.
Le faible nombre de réponses obtenues (33 sur plus de 150 contacts qualifiés) est en soi révélateur. Ce faible taux de participation semble montrer que le sujet n’est pas encore perçu comme prioritaire par une majorité d’acteurs. Il met aussi en évidence la difficulté à identifier, au sein des organisations, les personnes disposant de l’expertise et de la légitimité pour répondre. Ainsi, l’écoconception en vue du recyclage apparaît encore comme une préoccupation secondaire, concentrée dans certaines équipes spécialisées plutôt que diffusée à l’ensemble des métiers de la conception.
Pour les fabricants, la prise en compte de la recyclabilité répond avant tout à des obligations réglementaires ou à une volonté de sécuriser des matières dans une démarche proactive d’économie circulaire. Les contraintes de performance produit, de coûts et de délais dominent encore largement les arbitrages et la demande des consommateurs/clients n’est pas un facteur déterminant. Plusieurs industriels reconnaissent que les choix de conception sont encore trop souvent déconnectés des réalités des procédés de recyclage disponibles.
Du côté des recycleurs, le constat est assez proche : ils observent une grande quantité de produits conçus sans considération pour le démontage, la séparation des composants ou l’absence de matériaux perturbateurs.
Les éco-organismes partagent cette analyse mais soulignent surtout un déficit de circulation de l’information et la capacité à s’adresser aux acteurs en charge de la conception.
L’ensemble des acteurs portent un regard positif sur les futurs outils réglementaires (ESPR, Digital Product Passport - DPP) dans leur capacité à faire bouger les lignes alors même que le contenu détaillé de ces réglementations à l’échelle produit n’est pas encore connu. De manière paradoxale, les exigences réglementaires existantes et donc actionnables (fiches Qualités et Caractéristiques Environnementales - QCE, modulation REP) sont quant à elles perçues comme peu incitatives par les fabricants.
Malgré ces limites, des leviers convergents apparaissent. Les acteurs s’accordent sur la nécessité :
Règlementations, normes et certifications, des outils qui peinent encore à transformer la conception
Les réglementations : un cadre dense mais peu opérationnel
L’analyse des réglementations existantes montre leur rôle structurant mais encore insuffisant pour transformer les choix de conception relatif au recyclage. Trois grandes familles de contraintes peuvent être distinguées :
Ces dispositifs dessinent un cadre important, mais leur portée réelle demeure limitée. Ils se caractérisent souvent par des obligations de moyens, plus que par des obligations de résultats, ce qui réduit leur capacité à influencer directement la conception. L’information fournie reste fréquemment trop générique pour être traduite en prescriptions techniques précises par les concepteurs.
Les normes : un panorama diversifié mais une appropriation limitée
Plusieurs catégories de normes relatives à la conception en vue du recyclage ont été analysées. Les normes d’écoconception, comme l’ISO 14006 ou l’ISO/TR 14062, proposent un cadre méthodologique global pour intégrer l’environnement dans le développement des produits. Elles rappellent l’importance de prendre en compte la fin de vie dès la conception mais demeurent générales. Elles ne fournissent pas de prescriptions techniques exploitables directement par les concepteurs.
Les normes d’évaluation de la recyclabilité, à l’image de l’EN 45555 pour les équipements électriques et électroniques ou de l’ISO 22628 pour les véhicules, visent à mesurer de manière standardisée le potentiel de recyclage d’un produit. Elles sont ainsi un moyen précieux pour harmoniser les évaluations et comparer des produits. En revanche, elles constituent davantage un outil de vérification d’une performance utilisé en aval que des guides pour orienter la conception en amont.
Les normes sur la circularité, comme la série ISO 59000 élargissent la réflexion aux modèles d’économie circulaire, en abordant la réparabilité, la réutilisation ou la recyclabilité. Or, si ces normes constituent une base à la mise en place de KPI pour mesurer des performances et indiquent des directions « génériques » de conception en vue du recyclage, elles ne fournissent pas des leviers directement applicables par les concepteurs.
Enfin, les normes d’Analyse du Cycle de Vie (notamment la série des ISO 1404X) permettent d’intégrer les bénéfices du recyclage dans l’évaluation environnementale globale. Elles garantissent la rigueur scientifique des ACV, mais leur complexité et la variabilité des résultats limitent leur usage comme appui direct aux décisions de conception (voir section sur l’ACV ci-dessous).
Dans l’ensemble, ces normes constituent un corpus riche et potentiellement utile, mais elles souffrent d’une appropriation encore limitée par les concepteurs et peinent à se traduire en outils directement opérationnels pour guider les choix de conception.
Les certifications et labels : une couverture partielle de la recyclabilité
L’analyse des certifications et des labels volontaires met en évidence un nombre limité de dispositifs directement axés sur la recyclabilité. Trois d’entre eux, dont RecyClass, s’y consacrent spécifiquement, mais avec un périmètre restreint : ils portent quasi exclusivement sur les plastiques, et adoptent une approche essentiellement centrée sur les emballages.
Par ailleurs, l’étude révèle l’absence de référentiel multisectoriel réellement structuré : seuls deux documents couvrent plusieurs secteurs, parmi lesquels la certification Cradle to Cradle. Cette situation traduit la difficulté d’harmoniser les règles entre industries, chacune développant ses propres standards pour ses propres filières, avec des niveaux d’exigence très variables.
Les dispositifs existants sont logiquement spécifiques à des produits, compte tenu de la diversité des filières de recyclage. Toutefois, rares sont ceux qui traitent exclusivement de la recyclabilité. Lorsqu’ils abordent le sujet, c’est souvent au travers d’autres dimensions du cycle de vie, par exemple via les matières premières ou la recyclabilité des emballages du produit, et non dans une approche centrée sur la fin de vie. Enfin, même lorsque la fin de vie est explicitement traitée dans une sous-partie dédiée, elle n’est pas abordée sous l’angle exclusif de la recyclabilité, mais souvent en lien avec d’autres enjeux tels que la démontabilité ou la gestion des substances.
Ces dispositifs conservent néanmoins un intérêt certain : ils offrent des repères techniques, valorisent les entreprises sur le marché et stimulent la progression des pratiques en mettant à disposition un cadre qui peut gagner en exigence au fil du temps.
Ainsi, si l’arsenal réglementaire, normatif et de certification semble abondant, sa capacité à transformer réellement les pratiques de conception demeure limitée.
L’Analyse du Cycle de Vie, un outil aujourd’hui limité pour orienter la conception vers la recyclabilité
L’ACV s’impose comme l’outil de référence pour évaluer les impacts environnementaux globaux d’un produit. Elle intègre les différentes étapes de vie, y compris la fin de vie et donc le sujet du recyclage. Elle permet aussi de comparer plusieurs scénarios, ce qui en fait un outil au service du concepteur. Pourtant, son utilité comme outil d’aide à la conception spécifiquement orientée vers la recyclabilité montre des limites importantes.
Les enseignements de l’étude soulignent plusieurs points clés :
Les analyses confirment ainsi que, si l’ACV demeure incontournable pour appréhender globalement les enjeux environnementaux, elle ne permet pas en l’état de guider efficacement les décisions de conception pour améliorer la recyclabilité.
Concevoir pour recycler : de nombreuses préconisations mais pour un nombre de secteurs limité
Le recensement a permis d’identifier plus de 950 préconisations en vue du recyclage, issues d’une centaine de sources exploitées. Ces préconisations sont recensées, ordonnées et caractérisées dans un fichier Excel spécifique joint à cette étude et réservé aux membres de RECORD, qui permet une recherche facilitée pour les concepteurs en fonction de plusieurs paramètres dont leur périmètre d’action, les enjeux de conception ou encore la précision de la préconisation. Ce corpus illustre la richesse des recommandations existantes, mais également leur forte concentration sur quelques secteurs. Les emballages, les équipements électriques et électroniques, et dans une moindre mesure les textiles et chaussures ainsi que les éléments d’ameublement concentrent l’essentiel des préconisations. D’autres secteurs, tels que les articles de sport, les jouets, les pneumatiques ou les huiles, apparaissent comme faiblement couverts.
Les recommandations portent sur les axes récurrents mais sont vraiment pertinentes et exploitables lorsqu’elles sont contextualisées et rentrent dans le détail par typologie de produits en fonction des filières de recyclage en charge de les recycler. Même si la majorité des préconisations sont formulées à un niveau sectoriel, les sujets récurrents d’un point de vue transverses sont :
L’analyse met aussi en évidence que ces préconisations sont souvent directement liées à l’état actuel des filières de recyclage. Elles répondent à des besoins présents mais anticipent peu les évolutions futures des technologies. En conséquence, elles apparaissent pertinentes à court terme mais risquent de perdre de leur efficacité lorsque que le concepteur souhaite faire un pas de côté et innover par rapport aux pratiques actuelles du secteur.
Vers une méthode générique pour concevoir en vue du recyclage
À partir de l’ensemble de ces constats, l’étude propose de poser les bases d’une méthode générique pour concevoir en vue du recyclage. L’ambition est de dépasser la logique actuelle, où chaque secteur définit ses propres préconisations, pour offrir au concepteur un cadre transversal applicable à différents produits.
Figure 1 : Schéma simplifié d’une méthode générique pour concevoir en vue du recyclage (RECORD, 2025)
Conclusions et perspectives pour une meilleure prise en compte de la recyclabilité dans les process de conception
L’étude conclut que la conception en vue du recyclage reste encore marginale dans les démarches des fabricants. Le faible nombre de réponses à l’enquête illustre le peu de priorité accordée à ce sujet, même parmi des acteurs déjà engagés en écoconception. Le recyclage n’est pas systématiquement intégré dans les choix de conception, freinés par un manque de connaissances, par la difficulté à valoriser cet enjeu auprès des clients ou consommateurs, et par la prépondérance d’autres contraintes techniques et économiques. Les obligations réglementaires actuelles, centrées sur la communication d’un taux de recyclabilité ou sur la gestion de substances et de démontages particuliers, apparaissent peu incitatives. Les futures réglementations comme l’ESPR et le DDP suscitent des attentes, mais leur contenu reste incertain. En effet, lors de la finalisation de cette étude, les premiers actes délégués n’étaient pas encore disponibles. En parallèle, les normes existantes ne traitent pas spécifiquement de la conception en vue du recyclage, et les labels ou certifications n’abordent que très partiellement le sujet, hormis quelques initiatives ciblées sur les emballages. Enfin, si de nombreuses préconisations existent, elles sont concentrées sur un nombre limité de filières matures et ne modifient pas encore de manière significative les pratiques de conception. Dans ce contexte, la recyclabilité apparaît encore comme un critère secondaire.
Pour dépasser ces obstacles, plusieurs pistes qui présentent des capacités d’influence et des facilités de mises en pratiques bien différentes. L’étude énumère ainsi les perspectives suivantes :
Le développement de boucles fermées, où un secteur recycle ses propres produits pour réutiliser pièces ou matières, constitue un fort levier pour inciter le concepteur à faire évoluer sa conception en vue du recyclage dans le but de maximiser la capacité la récupération de matière au coût le plus faible. Elle se heurte toutefois à des contraintes de massification et à la logique d’une gestion des produits en fin de vie de manière collective par filière.
L’outil réglementaire apparaît central : l’élargissement des obligations existantes et la définition de seuils chiffrés, plutôt que de simples mentions qualitatives, sont identifiés comme nécessaires. Des mécanismes incitatifs tels que les primes et pénalités pourraient également jouer un rôle, à condition d’être étendus au niveau européen, adaptés aux réalités des filières et suffisamment significatifs pour influencer les choix de conception.
Le partage d’informations entre concepteurs et recycleurs doit être renforcé, surtout dans les filières émergentes, en considérant les contraintes rencontrées par l’ensemble des acteurs de la chaine de valeur de la fin de vie jusqu’aux étapes les plus aval du recyclage.
La sensibilisation et la formation des clients, qu’ils soient consommateurs ou acheteurs professionnels, pourraient contribuer à accroître la demande et encourager les fabricants à progresser. Enfin, pour les produits à longue durée de vie, la question de la recyclabilité doit être pensée différemment : le temps long invite à envisager une évolution des outils de recyclage eux-mêmes, soutenue par des partenariats entre fabricants et recycleurs.
En définitive, l’étude montre que si la recyclabilité reste aujourd’hui un critère marginal, elle pourrait devenir un axe structurant de la conception à condition que l’ensemble des leviers – information, formation, réglementation, incitations économiques et coopération entre acteurs – soient mobilisés simultanément.
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